Pascal Truchet

Né le 31 mars 1976, Pascal Truchet fait ses études de lettres modernes à Lyon, sa ville natale. Il y fait des lectures publiques autour de l'oeuvre de Claude Simon, Pablo Neruda, Federico Garcia Lorca et Walt Whitman. Il travaille sur l'oeuvre de Louis-René des Forêts et l'écriture fragmentaire. Il voyage et découvre New York, le Québec, la Roumanie , la Pologne , la Hongrie , l'Egypte, l'Italie, l'Espagne, l'Irlande... voyages qui nourrissent sa première publication, laquelle est un récit poétique intitulé De Terres et d'Ecumes. Il enseigne désormais les lettres en Franche Comté, à Vesoul.

 

De Terres et d'Ecumes

(Extrait)

Tracer. Dessiner des lignes de sons, des béances syntaxiques, des suspensions, la levée d’un silence puis le grand fracas de la chanson qui revient battre en do majeur, le sang que fouette la froideur rigoureuse de l’hiver, le cri désespéré du corps voûté et riant, le vertige métaphysique et fou de l’amour, le corps à corps des souffles épuisés et chauds, qui transpirent, la folie furieuse de l’ivresse, l’effort tendu de la volonté qui s’oublie dans la danse des mots, l’embrouillamini des corps et des mouvements, la mort, la sienne, la mort de l’effort, l’apparition lente et démesurée de l’inertie, la course tête baissée dans la mêlée des images et des vents. Avoir écrit. Peut-être pas donner de la voix, non, peut-être pas ça, peut-être autre chose, l’écriture ne fricote pas avec la salive, avec les vibrations maladroites des cordes vocales, peut-être que l’écriture est trop polie, trop prévisible, trop pensée, préméditée. Peut-être que le poète n’a que faire du naturel, qu’il incarne l’abolition du sens, la révélation pleine et entière d’un paysage, la propagation irrépressible du mouvement qui a perdu jusqu’à son nom puisqu’il est partout. Dans le grincement des portes qu’on a du mal à pousser, dans les veines bleutées et saillantes, dans la pâleur du regard et l’hésitation d’une main, dans le froissement de la pensée. Il loue la mythomanie, la pitié, et l’orgueil, universel et commun, qui fait tenir debout. Pas la prétention, pas la vanité. Le regard est fixe puis désespérément mobile. La danse du regard. A la recherche de. Il loue une dernière fois le vacarme des idées, la courbure des lignes et des visages, la somnolence attentive d’un chat qui paresse sous un soleil de plomb, l’œil amusé d’une pupille face au miroir, la mélodie irritante d’un vers… Mais dessous ? Mais dans les marges essentielles ? Les relents, ce qui veut jaillir et qui donne au ventre cette densité boueuse, la blessure première, la griffure d’une joue, une valise pleine de brosses à dents, de chemises et de chapeaux, glissée sous le lit, prête, en instance, la sonnerie d’un téléphone la nuit, une déficience de la vue. Peu de choses en définitive. Le chat, l’œil, la mélodie. C’est tout, c’est beaucoup, c’est épuisant, l’écriture. L’intensité amoureuse. Une charge adjectivale, une dose d’images, de décalages, le point narquois et ferme. Avant, il ne sait jamais. Il ressent, il est là, il y est, toi aussi, dans la combinaison, un court instant. La grande dissimulation du verbe, la présence malgré tout essentielle, vitale.

On le sait maintenant.

C’est bien, les notes fausses des fanfares de village, le raffinement esthétique de l’esthète, le vin renversé sur la table, la faute d’orthographe, la rudesse amicale d’une tape sur l’épaule, l’injure franche et méritoire, le poème noir et blanc qui chante, un peu ridicule, la liberté et la responsabilité des hommes. Les écrivains se haïssent.

Allez, il en trace encore quelques unes, des lignes. Il y a un dialogue derrière l’isolement de surface, une adresse, une invitation. Le choc des mélopées et le sale des quartiers, les fumées retardent l’élégie, freinent la célébration, ramènent au travail laborieux de la mémoire fuyante et chargée, rappellent la fange du monde et la grâce aérienne du papillon, la pierre jetée et celle, tout aussi émouvante, du sculpteur, la démesure d’une métaphore et l’ivresse de la virgule.

Allons, c’est assez.

Nous ne boirons plus le sang chaud d’Ignacio sur le sable, c’est le chant funèbre de l’Allier clair et de la Loire profonde, clarté et profondeur, cette voix enfantine pétrie de tendresse et d’intransigeance, « ils disent que je vais mal mais, un jour, je courrai dans la rue, le pas léger, en chantant » ! Ca coule toujours et parfois, on l’a, le courage de défier en soutenant le bleu transparent de son regard, quelle écriture est la sienne, quelle amplitude et quelle fermeté ! La Loire annonce aux paysans la mort de leur frère, le repos forcé des mains, la fixation éternelle des yeux sur toutes choses dans le lointain, qu’il y ait toujours une fenêtre, une porte vitrée pour que se sauve et aille courir la pensée, déambulation textuelle dans une syntaxe peu ou pas ponctuée, ce qu’il faut de points et de virgules pour que ne tombe pas le corps dans l’hostilité d’un néant où les signes n’ont pas leur place, non pas le vide, on s’y perd, souvent, dans les rues bruyantes de la ville, et c’est la joie de l’étudiant sur le pont pour l’occasion embrumé de Lyon, on dit de lui, « regardez cet homme, il trace le sillon sur lequel il nous survivra », les rues chantantes, non, ça y est, il est tombé avec l’alouette, avec la lumière, avec le vent, avec tout ce qui, secoué de vigueur et de rigueur, s’élève puis retombe dans le halètement heureux et fatigué d’une fin de jouissance, c’est à l’école abandonnée qu’il faudrait vivre, le vol de son cartable qui s’écrase dans le feu de cheminée, au 4 d’une rue lyonnaise, j’ai appris à marcher dans le texte et les quartiers, alors oui, c’est le grand chant d’amour, c’est le tutoiement chuchoté, c’est la pleine résonance, « alors jeune homme » me disait-il toujours, les étoiles brillent dans le ciel de son corps, elles n’ont jamais été si hautes, grondement effrayant du barrage imaginaire parce que détruit, Angleterre, les arbres, les troncs, les nœuds, la frondaison, l’écorce, les racines, on dit bien qu’il y a des roches tendres, cessons de suivre la démarche agile et légère du poète qui nous a définitivement devancés, qui nous a toujours précédés, même lorsqu’il restait en arrière, dans les pages lumineuses, réelles, vigoureuses, les pages jamais, non, jamais éteintes, d’une lampe tempête…

Ce ne sont plus les chants qui pénètrent la ville, ni les rires mon sommeil, ni le vent les images. Des pétales rappellent que la fête a eu lieu, et qu’on a dansé sur les tables. Il fait froid et les rues désertées attendent. Les étalages des maraîchers disparus, plus les cris, plus l’odeur des poissons et des légumes, et les pas discrets des chats de gouttière. Plus. Le son des cloches, le glas, le brouillard enveloppant, c’est mardi, un vélo tombé d’un mur, le vol d’une mouette qui se pose un instant puis repart, une montre brisée sous le charme. Allons, c’est aujourd’hui. Allons, le pas est lent, le muscle grince et le corps, lourd, est en perpétuel déséquilibre. Plus le cri du petit vendeur de journaux dans les rues, le froid qui mord le ventre et consume la ration de tabac, les cloches encore qui n’en finissent pas de carillonner et pourtant, je suis sûr que tout le monde se tenait prêt depuis des heures, les paysans dissimulés derrière les rideaux vieillis d’une cuisine, pour voir sans être vus qui irait le premier. Des heures aussi que je refais le parcours, que je recompte les numéros des rues, que je passe une dernière fois devant la maison du roumain, devant la ferme du chilien et que je n’entre pas. Allons, pressons le pas, hâtons-nous de défaire le langage, que glissent les regards d’aigles et les pierres incisives, précipitons dans le talus les corps givrés et malades, la grande chanson de l’inertie, les terres friables et sèches, les recoins de l’air où les vapeurs d’alcool ont disparu.

Ce ne sont plus les larmes qui cinglent le visage, ce n’est plus le refus qui hante la colère, ce n’est plus le doute qui grave le silence, ce n’est plus le sens qui appelle l’Amour. 

 

Publié le 13/05/2008

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