| De
Terres et d'Ecumes
(Extrait)
Tracer. Dessiner des lignes de sons, des
béances syntaxiques, des suspensions, la levée
d’un silence puis le grand fracas de la chanson qui revient
battre en do majeur, le sang que fouette la froideur rigoureuse de
l’hiver, le cri désespéré du
corps voûté et riant, le vertige
métaphysique et fou de l’amour, le corps
à corps des souffles épuisés et
chauds, qui transpirent, la folie furieuse de l’ivresse,
l’effort tendu de la volonté qui
s’oublie dans la danse des mots, l’embrouillamini
des corps et des mouvements, la mort, la sienne, la mort de
l’effort, l’apparition lente et
démesurée de l’inertie, la course
tête baissée dans la mêlée
des images et des vents. Avoir écrit. Peut-être
pas donner de la voix, non, peut-être pas ça,
peut-être autre chose, l’écriture ne
fricote pas avec la salive, avec les vibrations maladroites des cordes
vocales, peut-être que l’écriture est
trop polie, trop prévisible, trop pensée,
préméditée. Peut-être que le
poète n’a que faire du naturel, qu’il
incarne l’abolition du sens, la
révélation pleine et entière
d’un paysage, la propagation irrépressible du
mouvement qui a perdu jusqu’à son nom
puisqu’il est partout. Dans le grincement des portes
qu’on a du mal à pousser, dans les veines
bleutées et saillantes, dans la pâleur du regard
et l’hésitation d’une main, dans le
froissement de la pensée. Il loue la mythomanie, la
pitié, et l’orgueil, universel et commun, qui fait
tenir debout. Pas la prétention, pas la vanité.
Le regard est fixe puis désespérément
mobile. La danse du regard. A la recherche de. Il loue une
dernière fois le vacarme des idées, la courbure
des lignes et des visages, la somnolence attentive d’un chat
qui paresse sous un soleil de plomb, l’œil
amusé d’une pupille face au miroir, la
mélodie irritante d’un vers… Mais
dessous ? Mais dans les marges essentielles ? Les
relents, ce qui veut jaillir et qui donne au ventre cette
densité boueuse, la blessure première, la
griffure d’une joue, une valise pleine de brosses
à dents, de chemises et de chapeaux, glissée sous
le lit, prête, en instance, la sonnerie d’un
téléphone la nuit, une déficience de
la vue. Peu de choses en définitive. Le chat,
l’œil, la mélodie. C’est tout,
c’est beaucoup, c’est épuisant,
l’écriture. L’intensité
amoureuse. Une charge adjectivale, une dose d’images, de
décalages, le point narquois et ferme. Avant, il ne sait
jamais. Il ressent, il est là, il y est, toi aussi, dans la
combinaison, un court instant. La grande dissimulation du verbe, la
présence malgré tout essentielle, vitale.
On le sait maintenant. C’est bien, les notes fausses des
fanfares de village, le raffinement esthétique de
l’esthète, le vin renversé sur la
table, la faute d’orthographe, la rudesse amicale
d’une tape sur l’épaule,
l’injure franche et méritoire, le poème
noir et blanc qui chante, un peu ridicule, la liberté et la
responsabilité des hommes. Les écrivains se
haïssent. Allez, il en trace encore quelques unes, des
lignes. Il y a un dialogue derrière l’isolement de
surface, une adresse, une invitation. Le choc des
mélopées et le sale des quartiers, les
fumées retardent l’élégie,
freinent la célébration, ramènent au
travail laborieux de la mémoire fuyante et
chargée, rappellent la fange du monde et la grâce
aérienne du papillon, la pierre jetée et celle,
tout aussi émouvante, du sculpteur, la démesure
d’une métaphore et l’ivresse de la
virgule. Allons, c’est assez. Nous ne boirons plus le sang chaud
d’Ignacio sur le sable, c’est le chant
funèbre de l’Allier clair et de la Loire
profonde, clarté et profondeur, cette voix enfantine
pétrie de tendresse et d’intransigeance,
« ils disent que je vais mal mais, un jour, je
courrai dans la rue, le pas léger, en
chantant » ! Ca coule toujours et parfois,
on l’a, le courage de défier en soutenant le bleu
transparent de son regard, quelle écriture est la sienne,
quelle amplitude et quelle fermeté ! La Loire
annonce aux paysans la mort de leur frère, le repos
forcé des mains, la fixation éternelle des yeux
sur toutes choses dans le lointain, qu’il y ait toujours une
fenêtre, une porte vitrée pour que se sauve et
aille courir la pensée, déambulation textuelle
dans une syntaxe peu ou pas ponctuée, ce qu’il
faut de points et de virgules pour que ne tombe pas le corps dans
l’hostilité d’un néant
où les signes n’ont pas leur place, non pas le
vide, on s’y perd, souvent, dans les rues bruyantes de la
ville, et c’est la joie de l’étudiant
sur le pont pour l’occasion embrumé de Lyon, on
dit de lui, « regardez cet homme, il trace le sillon
sur lequel il nous survivra », les rues chantantes,
non, ça y est, il est tombé avec
l’alouette, avec la lumière, avec le vent, avec
tout ce qui, secoué de vigueur et de rigueur,
s’élève puis retombe dans le
halètement heureux et fatigué d’une fin
de jouissance, c’est à
l’école abandonnée qu’il
faudrait vivre, le vol de son cartable qui
s’écrase dans le feu de cheminée, au 4
d’une rue lyonnaise, j’ai appris à
marcher dans le texte et les quartiers, alors oui, c’est le
grand chant d’amour, c’est le tutoiement
chuchoté, c’est la pleine résonance,
« alors jeune homme » me
disait-il toujours, les étoiles brillent dans le ciel de son
corps, elles n’ont jamais été si
hautes, grondement effrayant du barrage imaginaire parce que
détruit, Angleterre, les arbres, les troncs, les
nœuds, la frondaison, l’écorce, les
racines, on dit bien qu’il y a des roches tendres, cessons de
suivre la démarche agile et légère du
poète qui nous a définitivement
devancés, qui nous a toujours
précédés, même
lorsqu’il restait en arrière, dans les pages
lumineuses, réelles, vigoureuses, les pages jamais, non,
jamais éteintes, d’une lampe
tempête… Ce ne sont plus les chants qui
pénètrent la ville, ni les rires mon sommeil, ni
le vent les images. Des pétales rappellent que la
fête a eu lieu, et qu’on a dansé sur les
tables. Il fait froid et les rues désertées
attendent. Les étalages des maraîchers disparus,
plus les cris, plus l’odeur des poissons et des
légumes, et les pas discrets des chats de
gouttière. Plus. Le son des cloches, le glas, le brouillard
enveloppant, c’est mardi, un vélo tombé
d’un mur, le vol d’une mouette qui se pose un
instant puis repart, une montre brisée sous le charme.
Allons, c’est aujourd’hui. Allons, le pas est lent,
le muscle grince et le corps, lourd, est en perpétuel
déséquilibre. Plus le cri du petit vendeur de
journaux dans les rues, le froid qui mord le ventre et consume la
ration de tabac, les cloches encore qui n’en finissent pas de
carillonner et pourtant, je suis sûr que tout le monde se
tenait prêt depuis des heures, les paysans
dissimulés derrière les rideaux vieillis
d’une cuisine, pour voir sans être vus qui irait le
premier. Des heures aussi que je refais le parcours, que je recompte
les numéros des rues, que je passe une dernière
fois devant la maison du roumain, devant la ferme du chilien et que je
n’entre pas. Allons, pressons le pas, hâtons-nous
de défaire le langage, que glissent les regards
d’aigles et les pierres incisives, précipitons
dans le talus les corps givrés et malades, la grande chanson
de l’inertie, les terres friables et sèches, les
recoins de l’air où les vapeurs d’alcool
ont disparu. Ce ne sont plus les larmes qui cinglent le
visage, ce n’est plus le refus qui hante la
colère, ce n’est plus le doute qui grave le
silence, ce n’est plus le sens qui appelle
l’Amour.
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