Diomenia Carvajal

Diomenia Carvajal est née à Valparaiso, Chili. Elle vit depuis plus de 40 ans en France, Une partie de son oeuvre a été écrite  en français, mais elle n'a pas délaissé pour autant sa langue maternelle, l'espagnol.

 

Oeuvres publiées en  français:

- "Contes et Légendes du Pays Lointain" - Editions Textes&Prétextes (1ème édition. 2001) - Editions Arcoiris (2ème édition. 2003)

- Oeuvre collective: "Trait d'Union Nouvelles N°1" - Editions de l'Ours Blanc. 2001 (Participation avec 3 nouvelles)

- "Le Fils de l'Arc-en-Ciel" - Editions de l'Ours Blanc . 2001 - 2002(éditions 1 et et 2. ) 

- "Le Fils de l'Arc-en-Ciel" - Editions Textes&Prétextes. 2004 (Troisième édition)

- "Le Fils de l'Arc-en-Ciel/El Hijo del Arco Iris"- Edition Bilingue. Indigo&Côté-Femmes Editions. 2005

- "Le Fils de l'Arc-en-Ciel" Editions Arcoiris. 2005 (4ème édition)

 

Oeuvres publiées en langue castillane et en bilingue

- " Las Crónicas de Nina" - Editions Textes&Prétextes. 2003

- " Cuatro Cuentos del Golpe" - Editions Arcoiris. 2003

-  Anthologie : "Voces online" . Edictions Escritores.cl. Chile. 2006 (participe avec 4  nouvelles)

- Anthologies bilingues Editorial Indigo&Côté-Femmes : - "20 entrevistas con escritores Latinoamericanos en París/ 20 entrevues avec des écrivains latino-américains à Paris"". 2004

- "El París Latinoamericano/Le Paris Latino-américain" . 2006.

 

Elle publie aussi dans des revues littéraires on line:

- " La Casa de Asterión" - Revue du Département de Langues et Littératures de l'Université de Barranquilla - Colombie.

- "Letralia" - La Revista de los Escritores Latinoamericanos.

- "Escritores. cl" - Revista de los escritores chilenos.

 

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Le grand voyage de Dimitri

Quand, après quelques semaines de tangage dans une mer démontée, le cargo toucha terre, Dimitri ne reconnut ni son visage reflété dans un miroir, ni ses papiers d'identité. Ceux-ci, fabriqués par un habile faussaire, le Roi des Faussaires en tout genre, lui avaient été remis juste avant son départ pour l'Europe. Ceci se passait sur le pont du navire qui ramassait l'ancre, devant une foule ébahie qui agitait ses mouchoirs colorés, à défaut d'être blancs, car le blanc comme couleur neutre n'existait déjà plus lorsque Dimitri entreprit ce long voyage, dont je vous raconterai les péripéties. Je disais donc que, lorsque le bateau toucha terre, Dimitri fut partagé entre deux sentiments extrêmes: la joie et la  crainte. Joie, parce que ses montées et descentes au creux des vagues venaient de prendre fin, et crainte parce qu'il ne s'était senti en sécurité qu'en pleine mer; loin des foules, loin des ruelles obscures qui auraient pu servir de coupe-gorge. Loin du regard oblique des voisins, quand ils consentaient à le regarder à la dérobée, et loin des sourires qui se voulaient complices, mais qui au fond ne reflétaient rien d'autre que la crainte : des sourires de peur, eh oui, cela existe ! Il avait embarqué poussé par les événements et fut accueilli par le Capitaine et quelques hommes de l'équipage qui partageaient son secret. Il alla directement du pont à la cabine, suivi par le chien mascotte appelé Ricky. Celui-ci, qui tenait absolument à le renifler de plus près, gratta pendant une bonne demi-heure, jus­qu'à ce qu'il consente à lui ouvrir sa porte. Le chien le regarda avec des yeux humides de reconnaissance et se laissa caresser derrière les oreilles, puis il se roula sur le dos et lui présenta son ventre. Dimitri le gratta consciencieusement et lui donna un bout de chocolat. Ricky se coucha à ses pieds avec un soupir d'allégresse, et par la suite il partagea tous ses repas. Quand la nuit fut venue il tint à partager sa couchette, et pendant les jours qui suivirent et au plus fort de la tempête ils partagèrent aussi leur mal de mer. Leur amitié était arrivée à un tel point, qu'à la fin ils ne savaient plus très bien lequel des deux avait adopté l'autre.

Cette présence fidèle et muette apaisa Dimitri. Il déversa sur elle tout le torrent de son amour contenu, mêlé au désespoir et à l'incertitude des jours à venir. Ils instaurèrent un dialogue secret durant lequel Dimitri lui racontait les faits passés et posait les questions qui étaient restées sans réponse. Ricky l'écoutait en balayant le parquet de sa queue. Par moments il dressait une oreille en signe d'attention, puis il reposait son museau sur ses pattes de devant en regardant dans le vague ; c'était chez lui le signe d'une grande réflexion. Alors, Dimitri concluait d'une voix grave : « Tu me diras ce que tu en penses, j'ai besoin de ton avis. » II lui parla de Madame Ana, de sa détresse de la savoir Dieu sait où, peut-être en Espagne, ou en Suède, ou en France, enfin, quelque part en Europe, là où on avait bien voulu ouvrir ses frontières pour accueillir tous ces naufragés de l'Histoire. Il évoqua le manque de nouvelles du Grand Hernandez, et l'absence suspecte du petit Santo, disparu un matin sur le chemin de la fac. « Tu comprends ? Il fallait absolument qu'ils ignorent où je me trouvais. Les autres... étaient trop assoiffés de sang. Que de haine, que de haine, Seigneur ! Tu comprends ? Ils sont ma famille, ils font partie de moi. Sans eux je ne suis rien... »


Affaibli par l'insomnie, et l'estomac révulsé par le creux des vagues, il débarqua un matin sur le port de Gênes. Un marin du cargo avait écrit sur une feuille de papier encore toute humide d'eau salée l'adresse d'un petit hôtel pas trop loin du port. On enferma Ricky dans les cuisines pour éviter qu'il ne le suive. Il n'osa lui dire adieu et s'enfuit promptement en se traitant d'abruti, de pourri et de lâche.Et pour Dimitri ce fut le début d'un long pèlerinage qui le mena jusqu'aux confins de l'Europe. Il alla d'une frontière à une autre, l'oreille aux aguets, l'interrogation sur les lèvres, les yeux élargis, prêt à capturer tous les indices qui l'aideraient à retrouver Madame Ana. Il se fit balayeur, garçon de café, plongeur dans un restaurant, portier dans un hôtel quatre étoiles et joueur de quena dans un groupe folklorique, pour finir comme aide-monteur-de-chapiteau dans un cirque ambulant.Là, au milieu des gens du voyage, il put enfin se libérer d'une partie de ses angoisses. Ceux-ci ne se souciant guère d'où était issu tel ou tel employé, ne demandaient qu'une chose, qu'il fasse son boulot le mieux possible. Il se laissa pousser une moustache qui tombait à la mode cosaque. Il coupa ses cheveux en frange sur le front et les laissa pousser jusqu'aux épaules ; il prit ainsi une allure qui ressemblait étrangement au féroce Attila. Pour la première fois depuis son départ, il se laissa aborder sans méfiance. L'homme chargé de coordonner le passage du cirque dans chaque ville, et qui peignait à ses heures, lui demanda de poser pour lui. Il lui fit des portraits aux pastels qui le montraient un fouet à la main, avec un sourire carnassier et un regard de possédé. Des années plus tard, Madame Ana devait recevoir par lu poste une affiche du « Grand Cirque Européen » qui montrait Dimitri sous cette allure-là. Et elle avait eu bien du mal à reconnaître « son » Dimitri, le gros Dimitri qu'elle avait hébergé et choyé « là-bas », lors­qu'il n'était qu'un adolescent grassouillet, puis un étudiant boulimique et rougeaud, élève de l'Université d'Etat en deuxième année d'économie.


In "Trait d'Union Nouvelles N°1". Ed. de l'Ours Blanc. Paris 2001.

 

Publié le 27/11/06

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