Mensonges post-existentiels
Rien. Je ne trouve plus rien. Je fouille les replis de
mon enfance mais quelque chose se bloque. Si je me laissais aller j’alignerais
des fragments d’une langue à l’autre. Il y a des moments ancré dans des
formulaires : langue maternelle? La aussi quelque chose se bloque. Rien.
Plutôt par excès que par défaut. Je leur ai dit « L’autobiographie n’est
pas mon fort ». Ils n’en finissent plus de me citer comme si je n’avais
publié que cette phrase-là. Ce n’est peut-être pas un problème de mémoire. Ce
n’est peut-être pas un problème. Si j’étais un oiseau je serais incapable de
bâtir un nid. C’est un cliché de Lamartine, bien entendu. Mais ce n’est pas
tout à fait ce que je veux dire. - Vous avez des amis d'enfance? Je veux dire des amis qui remontent à l'enfance?
-
Non, j’ai répondu.
Je crois qu’il a noté ça dans son carnet. C’est comme ça
qu’il bâtit ses romans. C’est sa copine grecque qui m’a dit ça. Mais comment
puis-je écrire ces balivernes, moi qui ne suis pas capable d’être le même d’une
seconde à l’autre? Toujours des fragments de phrases? Bien entendu, je ne finis
jamais mes phrases, je laisse les portes ouvertes, les lumières allumées.
- Vous avez vos notes sur Sarajevo? Sur la bibliothèque
je veux dire…
- Non.
- Pourquoi?
- Je les ai perdues, quand je les ai aidés à faire la
chaîne…
- La chaîne de quoi?
- De livres, il fallait sauver les livres…
- Pourquoi, vous êtes musulman?
- Can you order me
another beer? Il me demande en anglais.
- Pivo, molim!
La serveuse vient justement de passer.
Il y a des choses que je sais mais je ne me souviens pas…
c’est ridicule, des choses que je n’ai jamais apprises. Et j’oublie des choses
que j’ai tant étudiées.
Mais je ne suis pas écrivain et je n’ai rien trouvé. Je
n’ai que des couleurs et des formes. Nous y voilà, une rage infinie me monte
dans l’âme, une rage des plus calmes. Une certitude des plus sombres. Mon père
est dans la lune je le suis d’une cabane à l’autre. Je reste sur mes gardes, je
le suis mais je n’entre pas. On ne regarde pas un médecin faire une piqûre. De
l’intérieur le vieux malade demande : « C’est votre fils? ». Je
crois qu’il a répondu « Pourquoi pas? »
On ne fait pas de tableaux avec ce genre de souvenir.
Surtout des souvenirs inventés. Un nouveau sujet? Mais tout est déjà-vu.
Peut-être une femme au bord de l’eau; et pour finir, j’entrerai dans le
tableau. A Venise peut-être. Une rage dense comme la soupe aux pois. Je ne sais
pas, j’en ai jamais mangé.
Mais si d’un seul coup je trouvais un nouveau sujet? La
rage fondrait sans doute. Mais elle serait remplacée par une immense peur. La
crainte d’entendre l’ange répondre à ma question. « C’est votre
fils? » Et nous voilà vers la fin et je n’ai rien trouvé!
Bien que je ne sois mort que depuis peu, je puis vous
garantir que l’enfer existe.
Il y a un certain temps un bon nombre d’individus
faisaient semblant de croire à une vie infinie. Il y avait, selon eux, l’âme
éternelle et le corps mortel. Cette théorie n’avait naturellement jamais été
vérifiée. Cependant, de temps en temps, un écrivain à court d’idées (ce n’est
pas si rare que ça) se voyait obligé d’écrire un roman sur le royaume des
morts. Songez par exemple à cet obscur auteur du vingt ou du vingt-et-unième
siècle. Il écrivit un jour un texte lamentable intitulé :
Les jeux sont faits.
Il est vrai que notre génération ne connaît que la mort
provisoire. Ces individus ne se souviennent jamais de ce qu’ils ont fait. Il
n’y a donc que les rares disparus, comme moi, qui peuvent vous parler du
royaume des morts.
Que je vous dise tout d’abord qu’il n’y a ni bars ni
discothèques en enfer. Mais les vieux mythes sont également faux : il n’y
fait ni chaud ni froid. La grande punition est la suivante : il est
interdit de travailler et de jouer. Comme aurait dit Baudelaire :
« On s’emmerde comme en Belgique, » ou plutôt (pour les puristes)
« L’ennui ronge mon âme ».
En arrivant j’ai décidé de faire de la littérature. Du
point de vue légal je les ai eus car la littérature n’est ni un jeu ni un
travail. Naturellement Satan a bien essayé de me coincer, mais je suis allé
voir l’ « ombudswoman » de l’enfer. C’était une petite grosse qui a
fait traîner le cas en longueur, toute contente d’avoir une excuse pour
travailler. Le procès fut interminable car les juges et les avocats faisaient
semblant d’avoir tout oublié. Il a fallu se remettre à étudier. Satan me
regardait, rouge de colère. Naturellement j’ai gagné. Voilà donc que, faute de
mieux, chaque damné s’est mis à l’écriture. Incroyable mais vrai : il y a
plus de poètes dans un autobus d’Enfers-Elysées que dans un petit appartement
de Toronto.
Il faut être juste. Tous ceux qui écrivaient sur terre
ont eu le droit de s’y remettre tout de suite. Cette minorité majoritaire étant
satisfaite, il restait cependant les masses d’illettrés, d’ingénieurs en
électronique et de conseillers pédagogiques. Satan m’a intenté un deuxième
procès.
Je me suis mis tout de suite au travail avec mon
expert-comptable Jean Villemolle et mon avocat Odoacre Tadukulot. Triste vie,
Jean se débat contre le cancer du côlon et Odoacre fait des crises cardiaques
de mysticisme. Autant dire que ce procès ne finira jamais.
Rien, je ne trouve plus rien…
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