ALEXANDRE. L. AMPRIMOZ

Né à Rome en 1948. Parmi ses recueils de poésie on compte:
- Chant solaire,
uivi de vers ce logocentre (Sherbrooke: Editions Naaman, 1978)
- Dix, Onze (Sudbury: Prise de Parole, 1979)
- Changements de ton (St. Boniface: Editions des Plaines, 1981)
- Conseils aux suicidés (Paris: Editions St Germain de Prés/ Le Cherchemidi Editeur,1983)
-  Dix plus un demi (Saint Boniface: "Rouge" Les Editions du Blé. 1984)
- Bouquet de signes (Sudbury: Prise de Parole. 1986)
- Nostalgie de l'ange (Otawa: Editions du Vermillon. 1993)

I
l a aussi publié des traductions d'auteurs francophones :
- Springtime of  Spoken Words : Poems by Cécile Cloutier (Toronto: Houslow Press. 1979)
-  A Season  For Birds : Selected poems by Pierre Morency ( Toronto: Exile Press. 1990)
-  Venice At Her Mirror : Essay by Robert Marteau  ( Toronto: Exile Press. 1990)
 
Auteur de quatre ouvrages critiques sur  Germain Nouveau et le mouvement symboliste. Il a également signé  de nombreux articles sur Constant Mérimée, Maupassant, Rimbaud, Mallarmé, Supervielle, Guillevic, Laure Conan, Alain Grandbois, Hubert Aquin, Anne Hébert, la théorie de la littérature et la sémiotique dans des revues telles que: Semiotica, The Romanic Review,, Romance Quarterly, Ninteenth Century French Studies et Présence Francophone.  Ses contes ont été publiés par des revues telles que La Nouvelle Revue Française (Gallimard), Liberté et Exile,
Alexandre. L. Amprimoz est professeur de langues, littératures et cultures modernes à l'Université Brock.


 
   

Mensonges post-existentiels

            Rien. Je ne trouve plus rien. Je fouille les replis de mon enfance mais quelque chose se bloque. Si je me laissais aller j’alignerais des fragments d’une langue à l’autre. Il y a des moments ancré dans des formulaires : langue maternelle? La aussi quelque chose se bloque. Rien. Plutôt par excès que par défaut. Je leur ai dit « L’autobiographie n’est pas mon fort ». Ils n’en finissent plus de me citer comme si je n’avais publié que cette phrase-là. Ce n’est peut-être pas un problème de mémoire. Ce n’est peut-être pas un problème. Si j’étais un oiseau je serais incapable de bâtir un nid. C’est un cliché de Lamartine, bien entendu. Mais ce n’est pas tout à fait ce que je veux dire.

           -  Vous  avez  des amis d'enfance?  Je veux dire des amis qui remontent  à l'enfance?

           -  Non, j’ai répondu.

            Je crois qu’il a noté ça dans son carnet. C’est comme ça qu’il bâtit ses romans. C’est sa copine grecque qui m’a dit ça. Mais comment puis-je écrire ces balivernes, moi qui ne suis pas capable d’être le même d’une seconde à l’autre? Toujours des fragments de phrases? Bien entendu, je ne finis jamais mes phrases, je laisse les portes ouvertes, les lumières allumées.

            - Vous avez vos notes sur Sarajevo? Sur la bibliothèque je veux dire…

            - Non.

            - Pourquoi?

            - Je les ai perdues, quand je les ai aidés à faire la chaîne…

            - La chaîne de quoi?

            - De livres, il fallait sauver les livres…

            - Pourquoi, vous êtes musulman?

            - Can you order me another beer? Il me demande en anglais.

            - Pivo, molim! La serveuse vient justement de passer.

            Il y a des choses que je sais mais je ne me souviens pas… c’est ridicule, des choses que je n’ai jamais apprises. Et j’oublie des choses que j’ai tant étudiées.

            Mais je ne suis pas écrivain et je n’ai rien trouvé. Je n’ai que des couleurs et des formes. Nous y voilà, une rage infinie me monte dans l’âme, une rage des plus calmes. Une certitude des plus sombres. Mon père est dans la lune je le suis d’une cabane à l’autre. Je reste sur mes gardes, je le suis mais je n’entre pas. On ne regarde pas un médecin faire une piqûre. De l’intérieur le vieux malade demande : « C’est votre fils? ». Je crois qu’il a répondu « Pourquoi pas? »

            On ne fait pas de tableaux avec ce genre de souvenir. Surtout des souvenirs inventés. Un nouveau sujet? Mais tout est déjà-vu. Peut-être une femme au bord de l’eau; et pour finir, j’entrerai dans le tableau. A Venise peut-être. Une rage dense comme la soupe aux pois. Je ne sais pas, j’en ai jamais mangé.

            Mais si d’un seul coup je trouvais un nouveau sujet? La rage fondrait sans doute. Mais elle serait remplacée par une immense peur. La crainte d’entendre l’ange répondre à ma question. « C’est votre fils? » Et nous voilà vers la fin et je n’ai rien trouvé!

            Bien que je ne sois mort que depuis peu, je puis vous garantir que l’enfer existe.

            Il y a un certain temps un bon nombre d’individus faisaient semblant de croire à une vie infinie. Il y avait, selon eux, l’âme éternelle et le corps mortel. Cette théorie n’avait naturellement jamais été vérifiée. Cependant, de temps en temps, un écrivain à court d’idées (ce n’est pas si rare que ça) se voyait obligé d’écrire un roman sur le royaume des morts. Songez par exemple à cet obscur auteur du vingt ou du vingt-et-unième siècle. Il écrivit un jour un texte lamentable intitulé : Les jeux sont faits.

            Il est vrai que notre génération ne connaît que la mort provisoire. Ces individus ne se souviennent jamais de ce qu’ils ont fait. Il n’y a donc que les rares disparus, comme moi, qui peuvent vous parler du royaume des morts.

            Que je vous dise tout d’abord qu’il n’y a ni bars ni discothèques en enfer. Mais les vieux mythes sont également faux : il n’y fait ni chaud ni froid. La grande punition est la suivante : il est interdit de travailler et de jouer. Comme aurait dit Baudelaire : « On s’emmerde comme en Belgique, » ou plutôt (pour les puristes) « L’ennui ronge mon âme ».

            En arrivant j’ai décidé de faire de la littérature. Du point de vue légal je les ai eus car la littérature n’est ni un jeu ni un travail. Naturellement Satan a bien essayé de me coincer, mais je suis allé voir l’ « ombudswoman » de l’enfer. C’était une petite grosse qui a fait traîner le cas en longueur, toute contente d’avoir une excuse pour travailler. Le procès fut interminable car les juges et les avocats faisaient semblant d’avoir tout oublié. Il a fallu se remettre à étudier. Satan me regardait, rouge de colère. Naturellement j’ai gagné. Voilà donc que, faute de mieux, chaque damné s’est mis à l’écriture. Incroyable mais vrai : il y a plus de poètes dans un autobus d’Enfers-Elysées que dans un petit appartement de Toronto.

            Il faut être juste. Tous ceux qui écrivaient sur terre ont eu le droit de s’y remettre tout de suite. Cette minorité majoritaire étant satisfaite, il restait cependant les masses d’illettrés, d’ingénieurs en électronique et de conseillers pédagogiques. Satan m’a intenté un deuxième procès.

            Je me suis mis tout de suite au travail avec mon expert-comptable Jean Villemolle et mon avocat Odoacre Tadukulot. Triste vie, Jean se débat contre le cancer du côlon et Odoacre fait des crises cardiaques de mysticisme. Autant dire que ce procès ne finira jamais.

            Rien, je ne trouve plus rien…

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Mis en ligne le 20/11/2006

Mon livre d'or